Face à ces nouveaux rebelles de l'entreprise qui refusent corps et âme de succomber à Blackberry et à sa pompe, on pouvait répondre, assez rationnellement, que la mascotte favorite des jeunes cadres dynamiques dispose d'un certain nombre de dispositifs permettant d'aider l'utilisateur à mieux séparer sa vie privée de sa vie professionnelle. Citons, pour mémoire, et par efficacité croissante, les fonctions :

  • la fonction de planification du push mail (qui vous permet de déterminer une fois pour toute les horaires auxquels vous consentez à prêter attention au ronronnement délicat de votre messagerie d'entreprise)
  • la fonctionéteindre la radio (qui coupe la réception des mails et des appels, permet de continuer à s'en servir comme pda, pour une bonne partie de casse-briques, par exemple)
  • la fonction éteindre le terminal (qui vous permet de dormir sur vos deux oreilles, tout en économisant la batterie)

Bref, un scénario qui semblait finalement en tout point comparable à celui constaté lors de l'apparition du téléphone portable en entreprise, un temps qualifié de "laisse électronique" qui devenait un moyen de solliciter ses employés à toute heure du jour et de la nuit.

Toutefois, l'intensification des technologies mobiles donne au problème une dimension radicalement différente. Etre joignable par téléphone est une chose, mais cela ne permettait pas vraiment de participer à l'univers de travail de l'entreprise. (En général, le coup de téléphone en pleines vacances était d'ailleurs enrichi d'une ruée sur le fax de l'hôtel). Toujours est-il qu'au fond, l'interaction restait somme toute difficultueuse et relativement limitée. Force est de constater que cet ultime rempart de la tranquillité du salarié plaisancier est de plus en plus vacillant. D'une part, les infrastructures télécom se sont fait un devoir de poursuivre les abonnés dans leurs principaux lieux de villégiature, plages et stations de ski. D'autre part, avec un bon PC portable, et éventuellement une carte data, on peut théoriquement travailler presque comme si on était au bureau, en accédant même à son intranet. C'est d'ailleurs bien là le noeud du problème : on reste joignable, mais aussi corvéable. De ce point de vue, force est d'ailleurs de constater qu'il reste un fossé important entre les blackberry et les PC portables connectés, qui sont à mon sens bien plus "dangereux"... Mais il est plus facile d'abandonner son PC que son blackberry, et une partie considérable des affaires peut se traiter seulement par mail.

Conséquences ? Doubles.

  • D'une part, sur le plan médical : même si aucune étude vraiment approfondie n'a été faite pour le moment, on peut imaginer facilement que l'état de tension permanent induit par le fait d'être "connecté" puisse avoir des conséquence négatives sur l'état nerveux du salarié. Au fond, c'est le problème du stress ; celui-ci pourrait néanmoins se doubler d'une véritable problématique de dépendance à l'information en temps réel, ainsi que le souligne une étude de Gayle Porter et David Vance, de la Rutgers University School of Business at Camden.
  • D'autre part, sur le plan juridique : on voit assez bien la logique qui viserait à dénoncer - et poursuivre - les entreprises qui obligent leurs salariés à rester disponibles en dehors des heures de travail ou qui discrimineraient les employés refusant de décrocher leur blackberry, en leur accordant des promotions moins rapides, etc. Il ne s'agit plus simplement d'avoir assez de volonté pour éteindre son blackberry, mais bien de se soumettre à une norme d'entreprise effectivement intrusive dans la vie privée du salarié.

Allons plus loin : si l'on se réfère aux précédents de l'industrie du tabac en matière de dépendance et de conséquences sanitaires, rien n'interdit d'imaginer des salariés assignant tel ou tel constructeur au civil pour dommages et intérêts causés par sa technologie. Exemple : mon blackberry a joué un rôle déterminant dans mon état de stress qui a évolué en dépression nerveuse, m'a fait interner en hopital psychiatrique, interrompant par là même ma carrière et de ce fait, ruinant ma vie. Je n'ose même pas imaginer le montant que ça ferait dans une belle class action américaine. (A quand un gros "LIRE SES EMAILS TUE" sur votre smartphone ?)

Blague à part, il convient probablement de considérer cet avertissement avec attention. La mobilité en entreprise a deux publics différents.

  • D'une part, les responsables, qui ont fait le choix, d'une certaine manière, d'assumer des responsabilités qui ne s'arrêtent pas à leurs très théoriques horaires de travail (qui a dit trente-cinq heures ?) et pour lesquels me semble-t-il, on peut imaginer que la disponibilité totale soit au contraire un gage de plus grande liberté, puisqu'elle leur permet de continuer à assumer leurs responsabilités en dehors du cadre formel de l'entreprise, et par là même, de profiter un tant soit peu d'une vie privée. Ceux-là continueront, parfois à n'importe quel prix, à se procurer des moyens de rester connectés, disponibles et mobilisables en cas de crise ou d'opportunité.
  • D'autre part, des salariés, qui vendent à leur entreprise leur force de travail pour un temps donné et contractuel. S'il est évidemment légitime et souhaitable pour l'entreprise de recourir aux technologies mobiles pour optimiser la productivité au sein de ce contexte contractuel, la logique qui consiste à vouloir rendre le salarié corvéable après les heures de bureau me semble très négative. D'abord, et sans vouloir paraître vieux jeu, c'est en fait assez immoral. Par ailleurs, je ne suis pas persuadé que la productivité gagne indéfiniment à l'épuisement nerveux des salariés, pour beaucoup de raisons que je trouve fascinantes, mais qui nous éloigneraient du sujet (attractivité générale de l'entreprise, etc.). Enfin, c'est très clairement cette attigude qui génère des réticences à l'intégration des technologies mobiles dans l'entreprise, y compris à des niveaux où celle-ci est parfaitement légitime et souhaitable.

Dès lors, que faire ? une bonne solution consiste sans doute à ce que l'entreprise définisse clairement, par exemple dans son règlement, les modalités d'utilisation des technologies mobiles, et aménage la disponibilité en dehors des heures de bureaux, avec, pourquoi pas, des systèmes de permanences. Une autre solution, plus amusante, consiste à défouler les salariés technodépendants en organisant des concours de lancer de téléphone portable, comme celui-ci par exemple, signalé par le site du Figaro.